Ulysse: une inspiration en investissement

Lettres Trimestrielle

Ulysse: une inspiration en investissement

La correction que nous anticipions s’est finalement matérialisée et a causé une contraction d’environ 20% de la capitalisation du S&P500. Le recul boursier généré est assez important pour qu’il soit qualifié de marché baissier, mieux connu sous le terme de « bear market » en anglais.

Qui aurait pensé qu’un petit pays comme la Grèce, aussi insignifiant soit-il en poids relatif dans l’économie mondiale, soit à l’origine des maux qui affligent l’Europe et qui risque aussi d’éclabousser les États-Unis par la voie de la contamination? En réalité, ce n’est pas uniquement la Grèce qui est coupable mais l’Europe toute entière, tout comme le sont aussi les autres nations développées, de vivre largement au-dessus de leurs moyens, notamment au niveau des dettes encourues et des dépenses sociales. L’Allemagne et la France ont tout simplement l’avantage d’avoir accès à un meilleur système de collection d’impôt que la Grèce.

Le consensus parmi les participants des marchés stipule que nous sommes au coeur d’une période de marasme économique qui perdurera puisque les gouvernements doivent et devront appliquer des hausses substantielles de taxes pour subvenir à leurs obligations financières. Nous pensons par contre que ce ne sera pas l’option qui sera privilégiée par les gouvernements. Nous sommes forcés de croire que les promesses sociales des gouvernements seront renégociées à la baisse. En retour, les systèmes fiscaux et de collections de taxes devront être modifiés pour inclure plus de contribuables de tous les niveaux. Les hausses de taxes ne se convertissent pas nécessairement en augmentation des revenus pour les gouvernements. Par contre, une croissance économique amène toujours une croissance des revenus de l’État.

En général, les gouvernements ont accès à trois grandes techniques pour diminuer le fardeau de la dette :

  1. Couper les dépenses, i.e. réduire la taille du gouvernement, couper les services, augmenter l’âge de la retraite pour retarder et diminuer les prestations à payer, arrêter l’indexation des pensions, etc.

  2. Augmenter les revenus, i.e. augmenter les taux d’impôts, enrayer tous les échappatoires fiscaux, éliminer certaines exemptions, etc.

  3. Imprimer de l’argent, i.e. repayer les dettes avec des billets «tout chauds sortis de l’imprimante».

La solution impliquera vraisemblablement une combinaison de ces 3 choix. La gauche préfère évidemment une hausse des cotisations fiscales alors que la droite préfère une réduction des dépenses gouvernementales combinée à une réduction des taxes de façon à encourager les investissements et ainsi stimuler la création d’emploi par le secteur privé. Nous espérons sincèrement un compromis de la part des autorités gouvernementales peu après l’élection aux États-Unis. Entre-temps, la Fed nous a signifié qu’elle continuera d’adopter une politique monétaire très accommodative.

L’ignorance des politiciens en matière de politique économique ne cesse pas de nous étonner. Les cours de base en économie nous enseignent que les politiques monétaires peuvent être utilisées pour stabiliser les devises et fournir de la liquidité au système bancaire. Par contre, ce sont les politiques fiscales qui peuvent encourager le secteur privé à générer de la croissance économique. Alors que nous écrivons ces pages, ces mêmes politiciens sont abasourdis par l’immensité des réserves de liquidités qui figurent au bilan des compagnies américaines et ils se demandent pourquoi ces mêmes sociétés refusent de déployer ce capital dans des projets à long terme qui profiteraient à la mise en place de nouveaux emplois et à la réduction du chômage. Soit que les politiciens se cachent derrière une idée populiste en blâmant l’aspect égoïste des grandes entreprises capitalistes ou qu’ils ignorent totalement comment les compagnies opèrent. En effet, si les dirigeants ne connaissent pas l’implication des modifications à la règlementation qui les encadrent et ne peuvent chiffrer les coûts sociaux futurs liés à l’embauche de nouveaux employés et aux ressources humaines, il serait imprudent d’investir le précieux capital de la firme dans des projets. Par ailleurs, si les coupures d’impôts proposées ne sont que temporaires et sujettes à un renouvellement du congrès lorsqu’il en a envie, il serait intelligent d’empiler l’argent et de traiter cette législation comme un évènement ponctuel et ne pas se commettre avant de connaître l’environnement dans lequel ils opéreront à long terme.


Plusieurs clients aimeraient que nous émettions une opinion sur la situation des marchés dans notre lettre trimestrielle. Si nous devions absolument en émettre une, notre conclusion serait la suivante : nous sommes dans un triste état. Et pourtant, nous continuons de détenir des actions et, d’ailleurs nous cherchons des occasions pour en acheter davantage. C’est là la distinction entre prévision de marché et philosophie d’investissement. Alors qu’une prévision de marché est une pure devinette des spéculateurs en général pour les prochains mois à venir, une philosophie d’investissement est un coffre à outils qui peut être utilisé pour prendre avantage de la situation actuelle et pour améliorer le potentiel de rendement de nos investissements à long terme.

Détenir des actions est le parallèle de détenir une partie, aussi infime soit-elle, d’une compagnie opérante. Pour nous aider à visualiser la valeur qu’ont les actions, nous aimons nous questionner si nous voudrions être propriétaire de l’entreprise entière si nous en avions les moyens. En d’autres mots, notre stratégie d’investissement est directement basée sur une analyse de la capacité d’une entreprise de créer de la valeur économique, son avantage comparatif ainsi que sa valeur intrinsèque. Les marchés ne sont que des endroits virtuels où l’on peut échanger les titres. Pour nous, il s’agit d’une fenêtre qui nous permet d’observer la valeur que portent les autres participants, autant investisseurs que spéculateurs, aux titres transigés en tout temps. Le marché nous permet de juger si le rendement potentiel d’un titre est approprié et si la valeur que les spéculateurs attribuent à un titre à un moment précis dans le temps est supérieure ou inférieure à sa valeur intrinsèque à long terme. La valeur qu’on attribue présentement aux titres d’équité offre un potentiel de rendement attrayant à long terme. D’ailleurs, puisque tout est relatif, lorsqu’on compare le potentiel de rendement des actions à ceux des titres à revenus fixes, qui sont reconnus comme étant plus sûrs, l’avantage des actions semble encore plus important.

D’expérience, nous savons à quel point c’est tentant d’essayer de deviner les creux et les sommets des marchés pour pouvoir en tirer grand profit. Pour mieux comprendre de quoi il s’agit, voici un parallèle qu’a fait le célèbre économiste John Maynard Keynes entre la spéculation dans le marché des actions et un concours de beauté. Dans ce concours de beauté, un participant devait trouver une liste des six plus beaux sujets parmi cent photos. Le gagnant du concours serait celui dont les six choix seraient les plus près des choix combinés des autres participants. En d’autres mots, il ne s’agit pas de choisir nos préférences mais ce qu’on pense que les autres participants préfèrent. Selon Keynes, il est donc évident que les participants ne doivent pas sélectionner leurs visages préférés mais bien ceux que l’on pense qui seront les préférés des autres. Encore mieux, selon Keynes, pour avoir une meilleure chance de gagner à ce concours, il faudrait passer au troisième degré, c’est-à-dire qu’on devrait choisir les visages que nous considérons que les autres penseront être le visage préféré des autres… Similairement, dans les marchés spéculatifs, il s’agit de choisir les titres que l’on considère être les plus prisés par les autres spéculateurs. Mais encore, pour faire un parallèle avec le concours de beauté, la stratégie gagnante consiste à se mettre dans la tête des autres participants afin d’essayer de choisir les titres que ces derniers pensent que les autres choisiront…

Comme vous pouvez deviner, nous avons beaucoup de difficulté à comprendre comment nous pourrions exceller à ce jeu. En fait, nous avons beaucoup de difficulté à comprendre comment quelqu’un pourrait y gagner sans l’aide de la chance… De plus, nous savons que les chaînes d’informations 24 heures sur 24 et les médias spécialisés mettent le feu aux poudres en stimulant les individus et agissent comme catalyseur pour transformer les investisseurs en spéculateurs. La finance comportementale nous enseigne aussi que les investisseurs adorent les prédictions et les prévisions surtout lorsqu’elles sont faites par un gourou des marchés ou un soit disant expert du futur. La plupart du temps, les investisseurs accumulent une multitude de prédictions et se les approprient comme les leurs. Pour ceux d’entre nous qui sont plus susceptibles à tomber dans ces chocs psychologiques, nous recommandons d’utiliser la méthode d’Ulysse pour vos affaires financières. L’investisseur doit personnifier Ulysse, votre équipe de gestion joue le rôle de l’équipage et le marché représente les sirènes.

Dans la mythologie grecque, les îles de Sirénuses sur la côte ouest de l’Italie étaient connues pour être la demeure des sirènes. Leur chant était reconnu comme ayant un pouvoir de séduction irrésistible qui envoûtait les marins à un tel point qu’ils se jetaient à l’eau et se noyaient pour tenter de les rejoindre. Aucun marin n’avait survécu à la rencontre des sirènes alors personne ne connaissait la nature de leur chant.

Ulysse voulait être le premier être humain à entendre le chant et y survivre. Lors de la traversée près des îles en question il a commandé à son équipage de l’attacher au mât, leur a ordonné de se boucher les oreilles avec de la cire d’abeilles et d’ignorer toutes ses demandes et supplications d’être libéré. Le plan a bien fonctionné!

L’Équipe Claret